Vote FN et mouvement de libération nationale

Malheureusement sans surprise, puisqu’annoncé par les sondages et dans la lignée des dernières élections présidentielles françaises, Marine Le Pen a réalisé un véritable carton en Corse. Avec 43 041 voix, soit 27,88 % des suffrages, elle sort même en tête de ce premier tour. Si la candidate d’extrême-droite réalise des scores plus importants encore dans d’autres régions, il s’agit de ne pas pratiquer la politique de l’autruche devant ce résultat inquiétant.

Dans un premier temps, faisons remarquer que l’abstention en Corse est largement au-dessus de toutes les régions de « France métropolitaine ». Dans ce domaine, seules les colonies ultramarines font mieux avec un record de près de 66 % en Guyane, concernée par une lutte sociale déterminée ces dernières semaines. 32 % des électeurs corses se sont donc abstenus de participer à cette élection alors que l’abstention globale se situe 10 points derrière, à 22 %. A titre comparatif, l’abstention pour ce premier tour est similaire à celle connue pour le second tour des élections territoriales ayant donné la majorité à la coalition Pè a Corsica en décembre 2015. Alors que, pour le même scrutin, l’abstention dans l’Etat français était de 42 %. Ainsi, là où les Français se passionnent et se mobilisent beaucoup plus pour les élections présidentielles, les Corses, eux, se déplacent autant pour l’une que pour l’autre, preuve d’un intérêt relativement plus important pour les affaires « régionales ». La Corse était également le seul territoire où un mouvement politique ayant une certaine audience, Corsica Libera, appelait publiquement à l’abstention, ce qui semble avoir été suivi par au moins une partie de son électorat. Dernière remarque au sujet de la participation, les résultats obtenus sont à relativiser : par exemple, si les résultats bruts montrent un score de la candidate FN supérieur de 6 points en Corse par rapport à celui réalisé en France, les voix ramenés au nombre d’inscrits (abstentionnistes compris, donc) ne sont supérieures que de 2 points en Corse. Ainsi, si la victoire du FN est nette et doit être prise en compte, il est nécessaire de ne pas se contenter des effets d’annonce du résultat pour en avoir une analyse correcte.

Ensuite, il est nécessaire de revenir sur l’équation que les médias nationaux se plaisent à évoquer, sourire en coin, voulant expliquer l’important vote FN aux élections « nationales » par l’absence de candidatures nationalistes. En clair, les électeurs qui voteraient nationalistes aux élections locales se reporteraient sur le FN aux présidentielles : le mouvement national corse serait, alors, d’extrême-droite ou, du moins, posséderait un électorat d’extrême-droite. Il est hors de question, pour nous, de proclamer la main sur le cœur que le vote FN en Corse ne serait que le seul fait des Français installés chez nous, appareil répressif en premier lieu, exonérant ainsi chacun de ses responsabilités pour ne rejeter la faute que sur la colonisation. Oui, des Corses, électeurs nationalistes, ont voté Marine Le Pen, au mépris de toute cohérence idéologique. Pour autant, il convient de regarder les informations avec précision : aucune corrélation statistique probante n’a été démontrée entre votes nationalistes et votes lepénistes. Certes, Bastia, à la mairie autonomiste, a offert 30 % des suffrages exprimés à Marine Le Pen, encore faut-il préciser que ces scores ont été massivement obtenus dans les quartiers populaires du sud de la ville, là où la « gauche » claniste a régné en maîtresse pendant des décennies, plaçant ses habitants dans une situation de dépendance aliénante. Il faudra également étudier, dans le détail, les différences de votes dans les communes littorales entre la plaine et le village historique, la colonisation de peuplement subie par la Corse, en grande partie originaire de France, entraînant également un transfert de voix Front National dans les lotissements peuplés de retraités aigris, de petits cadres et autres colons du quotidien.

Enfin, il reste à aborder le rôle du mouvement de libération nationale dans ce contexte. Les communiqués des différentes forces politiques nationalistes, notamment indépendantistes, ou de Jean-Guy Talamoni, président de l’Assemblée de Corse, sont nécessaires.. Le discours et l’attitude de la Ghjuventù Indipendentista face à la venue sur notre terre de Marine Le Pen le 8 avril dernier sont exemplaires en tous points. En réaffirmant que l’opposition au Front National est un affrontement clair avec le nationalisme français, obligatoirement incompatible avec un nationalisme corse souhaitant se débarrasser de la tutelle coloniale, bien entendu. Mais aussi, et surtout, en affirmant haut et fort que les valeurs de l’extrême-droite ne sont pas solubles dans le projet d’émancipation de notre peuple. Car il s’agit là d’une véritable bataille culturelle sur qu’il faudra gagner. Nous ne pouvons construire une société libre, apaisée et juste sur le rejet de l’autre, l’acceptation des inégalités, les fantasmes sécuritaires. Il s’agit donc de combattre, pied à pied, l’idéologie d’extrême-droite en proposant une analyse et des solutions en contradiction totale avec ce que peuvent proposer le Front National ou l’extrême-droite nustrale, pour montrer à tous l’incompatibilité fondamentale entre nous et eux :

  • répondre aux inégalités sociales en désignant les responsables, les puissances d’argent internationales mais aussi la bourgeoisie locale, même lorsqu’elle se pare des couleurs nationales, en nommant le système oppresseur : le capitalisme. Il n’y a dès lors aucune solution dans le capitalisme national proposé par le FN, laissant croire que le patronat local serait, par nature, moins avide de profits et plus soucieux des droits de ses salariés.
  • Ne pas éluder la question migratoire en faisant clairement la distinction entre l’immigration de travail ou familiale, l’asile de populations en danger, et la colonisation de peuplement. Le peuple corse a toujours su accueillir, et est en mesure de continuer à le faire, ceux qui venaient en Corse pour partager un projet commun. La communauté de destin, magnifique projet questionnant la volonté de faire plus que le niveau de pureté du sang, doit rester le pilier central de notre conception de la société. Résister sur ce point est un impératif. Il y a même un enjeu essentiel à expliquer que la libération du peuple corse profitera à tous, Corses d’origine et Corses d’adoption, comme ont su le faire les Catalans ou les Basques qui ont intégré depuis longtemps les enfants des immigrés d’autres régions de l’Etat espagnol. La colonisation, elle, ne s’embarrasse pas de partager un futur puisqu’il s’agit de piller et de déposséder la population locale pour voir disparaître toute revendication nationale, pour imposer définitivement l’impérialisme français et le capitalisme.
  • Ne pas entrer dans le jeu malsain, dangereux et pervers de l’utilisation abusive de l’idée de laïcité. La Corse doit rester la terre de la tolérance religieuse, construire un modèle qui lui soit propre en respectant un principe : la puissance publique ne saurait prendre parti, son rôle étant de permettre à chacun de pratiquer ou non la religion de son choix. L’instrumentalisation de la moindre actualité, cherchant à démasquer la motivation religieuse derrière chaque fait divers, est la preuve d’une pauvreté idéologique incapable d’être honnête, cherchant plus à faire peur, et donc à jouer sur les émotions, qu’à rechercher des causes rationnelles, c’est le propre de la xénophobie.
  • Affirmer, sans équivoque, les droits des femmes comme un rempart à la réaction patriarcale largement partagée par les différentes formations d’extrême-droite comme le montre l’actuelle offensive contre le droit aux femmes à disposer de leur corps. La dimension féministe doit être intégrée aux principes intangibles du nationalisme corse en proclamant ces droits comme universels et inaliénables. Il n’y a aucun fatalisme à voir les femmes occuper systématiquement les rôles subalternes.
  • Poser clairement comme sujet révolutionnaire le peuple travailleur corse, sans intermédiaire, sans chef. Nous avons, en Corse, les moyens de mettre en place une démocratie directe, au regard de notre histoire, de notre géographie et de notre démographie. Nous n’avons pas besoin de sauveur suprême ou même de protecteur. L’homme (ou la femme) providentiel que cherche à incarner les leaders d’extrême-droite, plaçant la force et l’autorité au cœur de leurs pratiques politiques, n’ont pas leur place dans notre projet d’émancipation populaire.

Ces points doivent être affirmés et réaffirmés autant qu’il le faudra. Nous avons un pays à construire et nous ne le laisserons pas aux mains du fascisme, quelque soit la bannière brandie. Comme l’avait affirmé le FLNC en son temps, notre pays sera celui de chaque personne se reconnaissant dans la lutte de libération nationale et sociale de notre peuple. C’est une bataille culturelle et idéologique que nous avons à livrer. C’est à cette condition que nous gagnerons.

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Un commentaire pour Vote FN et mouvement de libération nationale

  1. Bellagamba Claude dit :

    Infine ùn parè chì mi garba, una chjarificazione di i cuncetti fundamentali per una riflessione di manca corsa annantu à l’elezzioni presidenziale. Aghju lettu dunque l’altre publicazione a sola rimarca ch o facciu hè a scarsità di i sugetti trattati in lingua nustrale …curagiu cuntinuvate… u bisognu hè di casa…

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